Pascalie.

PascalieLe 7 janvier passé, j’ai vu beaucoup de messages sur les réseaux sociaux, disant: «Joyeux Noël aux chrétiens orthodoxes!» ou «Joyeux Noël orthodoxe!» Maintenant, la même attitude pour la Pâque.

Arrêtons de parler de «Pâque orthodoxe» et «Pâque catholique», ou «Noël orthodoxe» et «Noël catholique.» Ce sont des aberrations. Il y a des chrétiens qui observent le calendrier julien, surtout en Orient, quelle que soit leur juridiction. Puis il y a d’autres chrétiens, surtout en Occident (mais pas seulement, cf. l’Arménie ou l’Église orthodoxe d’Estonie) qui utilisent le calendrier grégorien, rectifié. Et il y a l’Europe centrale qui fête Noël avec l’Occident, mais la Pâque avec l’Orient. Ceux qui observent le calendrier julien prétendent que l’équinoxe de printemps eût lieu le 3-4 avril.

Toutefois, même le calendrier grégorien est imparfait, et s’il n’est pas rectifié, en l’an 9035, la Pâque tombera en juin (source).

Cependant, il y a une “nouvelle” méthode de calcul de la Pâque, créée à Alep en 1997, tout à fait fidèle à la règle du premier concile de Nicée (premier dimanche après la pleine lune après l’équinoxe de printemps). Pourquoi cette méthode est-elle “nouvelle”? Parce que nous comptons actuellement l’équinoxe par rapport au méridien de Greenwich, alors qu’à Alep on a proposé que l’on prenne en compte non pas Greenwich, mais Jérusalem.

Pour la plupart du temps, il n’y a pas de différence. Cependant, l’année prochaine, 2019, si l’on tien compte de Greenwich, l’équinoxe de printemps rate la pleine lune tout juste, ce qui nous fait ajourner la Pâque jusqu’à la pleine lune suivante, donc la Pâque du calendrier grégorien aura lieu le 21 avril. Par contre, si on tient compte de la pleine lune de Jérusalem, la Pâque (selon le calcul d’Alep) serait le 24 mars.

La pascalie d’Alep est un retour aux sources, un retour à la pascalie du Concile de Nicée. Cela a été proposé en 1997, sur base des calculs de l’astronome serbe Milutin Milanković en 1923. Pourquoi on ne bouge pas? Si personne ne brise la glace pour l’adopter, personne d’autre ne suivra.

Crucifixion.

Il y a quelques années, pendant qu’il savourait sa tartine jambon-fromage, un vieux prêtre me racontait à quel point il était scandalisé par ces “traditionalistes” qui croient que Dieu [le Père] eût agréé voire exigé la mort de son Fils en rançon pour notre salut. «Un tel Dieu serait un monstre!», dit-il.

Je rencontre d’autres personnes, qui nient Dieu, en disait que si Dieu “existait”, ilchretien_moderne ne permettrait pas autant de souffrance [humaine], et ces mêmes personnes n’ont aucun problème avec l’exploitation des animaux.

Pourquoi projette-t-on nos propres failles sur les épaules de Dieu ?

Joseph was an old man.

Il y a quelques jours, il y a eu une dispute circulant sur les réseaux sociaux, en disant que la plupart des chants de Noël ne sont pas bibliques, étant donné qu’ils contiennent des éléments légendaires. Parmi les plus critiqués, c’était le “noël du cerisier”, appelé aussi Joseph was an old man. Après quelques minutes de réflexion, j’ai réalisé que ce noël, malgré le caractère fictif de sa narration, contenait des éléments très intéressants pour la théologie. Ce noël casse nette l’image néoprotestante d’un Joseph jeune ayant épousé dans le vrai sens du terme une Marie du même âge que lui. Car non, Dieu n’a pas troublé la paix d’un jeune couple en produisant une sorte d’adultère. Au contraire, comme l’attestent des témoins oculaires comme Hégésippe, Joseph était un veuf, ayant des enfants, dont l’aînée saint Jacques (le «frère du Seigneur»). Ce soir, entre deux trains, Nicolas et moi avons traduit ce noël du cerisier vers le français.

Joseph, homme d’âge,
Mûr et envieilli,
Prit, dans son veuvage,
La Vierge Marie.

La route reprise,
La Vierge lui dit:
«Voici des cerises,
Joseph, mon ami.

Joseph, à ta guise,
Je veux cependant
Des rouges cerises;
J’attends un enfant.»

Joseph en colère
Répond à Marie:
«L’enfant a un père:
Qu’il cherche tes fruits.»

Du sein de sa mère,
Jésus commanda
Des fruits jusqu’à terre,
Que l’arbre donna:

«Abaisse tes branches,
Ô arbre abondant,
Que ma mère en mange,
Joseph regardant!»

Joseph prit la mère
Sur son genou droit:
«Dieu, dans ma misère,
Prends pitié de moi!»

Joseph prit la Vierge,
Et dit à Jésus:
«Cerises et neige!?
Quel jour naîtras-tu?

– Moi, je devrai naître
Vers le six janvier;
L’astre va paraître
Pour vous l’annoncer.»

In escam transfert mentium.

Aujourd’hui, en la Fête-Dieu, je vais essayer de détruire deux mythes.

Le premier mythe est le suivant. Des catholiques-romains (et parfois des protestants aussi) regardent les 39 articles de religion des anglicans, les lisent superficiellement, puis ils déduisent erronément que la doctrine anglicane sur l’Eucharistie serait protestante. En effet, l’article 28 dit: «The body of Christ is given, taken, and eaten in the Supper, only after an heavenly and spiritual manner. And the mean whereby the body of Christ is received and eaten in the Supper is Faith.» Comment faut-il interpréter cet article?

Voici l’invitatoire de la Fête-Dieu dans le manuscrit de Tongres (NL-DHk 70 E 4): «Christum regum regem adoremus dominum qui carnem suam et sanguinem in escam transfert mentium (source) Dans le même, l’antienne au Benedictus est la suivante: «Dominus Iesus Christus […] caritatis arte provida pigmenta composuit, quibus lethargicam mentem renovatam cottidie suæ salutis memoria propelleret, qui edentulam plebem, quæ verbum antiquam et æternum principium quasi solidum cibum ruminare non poterat, hoc prædulcissimo confecto liquamine in panis et vini sacramento consuefecit sorbilare» (source), c’est-à-dire «Le Seigneur Jésus Christ, par l’art de la charité, a institué pour la postériorité les signes par lesquels, en vue de soigner l’intelligence léthargique, on perpétuerait quotidiennement la mémoire de son salut, et que le peuple édenté, qui ne peut pas mâcher le Verbe antique, principe éternel, en tant que nourriture solide, absorberait fréquemment, dans le mélange très doux du sacrement du pain et de vin.» Cette antienne, dérivée du traité d’Innocent III sur le sacrement de l’autel, ainsi que l’invitatoire parlent de mens dans son acception tardive d’esprit ou âme. L’hyperbole du peuple édenté indique notre incapacité de communier au Christ, à part à travers les espèces du pain et du vin. L’article anglican, tout en rejetant le mot “transsubstantiation”, qui se trouve dans le traité d’Innocent III, en adopte néanmoins le langage. Autant Innocent III (et l’antienne liégeoise-tongrienne) que les articles anglicans disent la même chose: dans l’Eucharistie, il ne s’agit pas d’une manducation “de boucherie”; la manducation «spirituelle» est opposée non pas à la présence réelle, mais à une manducation charnelle, “de boucherie”.

Le deuxième mythe concerne la Fête-Dieu. On dit, en général, que Thomas d’Aquin en a composé l’office, et du coup, ce serait un premier exemple d’évolution liturgique non spontané. Or les exemples démontrent le contraire. Pour la Fête-Dieu, à part l’invitatoire attribué à Thomas d’Aquin, celui dont je parle plus haut y compris, on en recense d’autres:

  • Omnes_devotiChristum regum regem adoremus dominum, qui carnem suam et sanguinem in escam transfert mentium (source);
  • Venite, comedite panem meum, et bibite vinum quod miscui vobis (souce);
  • Venite ad me, omnes qui laboratis, et ego reficiam vos (source);
  • Omnes devoti pariter iubilare venite Christo, qui toti mundi dat pascua vitæ (source).

Donc, rien que pour l’invitatoire, on a quatre invitatoires différents, spontanés, en plus de celui supposé de Thomas d’Aquin. Si l’on devait prendre en compte toutes les antiennes, ça donnerait beaucoup de résultats. Ceci démontre également que la Fête-Dieu est une fête spontanée, officialisée seulement par la papauté, plutôt qu’une création d’en haut.

Pour la petite histoire, un article démontre que Thomas d’Aquin n’a rien à voir avec ce qu’on lui attribue par rapport à la Fête-Dieu. Au contraire, l’office romain est le résultat, par évolution, d’usages cisterciens, qui semblent avoir eu comme point de départ l’Abbaye des Dunes à Coxyde, qui, elle aussi, a eu comme source la fête liégeoise, ainsi que des dévotions italiennes.

De ce fait, très schématiquement, on devrait voir les choses de la façon suivante. Point de départ absolu: miracle eucharistique de Lancien vers 740, qui a inspiré des dévotions, dont l’apogée a été la Fête-Dieu de Liége en 1246, répandue très vite de Liége à Tongres (et ailleurs dans la région), puis à Coxyde, et enfin de Liége à Rome, en empruntant le matériel liturgique de Coxyde. Bref, la Fête-Dieu avec la fête de la Trinité, qui la précède immédiatement, et avec la fête brugeoise du Saint-Sang, c’est du belge!

 

Homophobie américaine en Roumanie.

« Ce jour-là Hérode et Pilate devinrent amis, eux qui auparavant étaient ennemis. » (Luc 23:12)

Vous avez déjà peut-être déjà entendu parler de Scott Lovely, le « pasteur » de la soi-disant « American Family Association » (association reconnue comme groupe de haine par la loi), a exporté l’homophobie en Ouganda et Russie, où des lois homophobes ont été instituées grâce à sa pression.

Récemment, l’organisation roumaine Coaliția pentru Familie a lutté pour modifier la constitution roumaine, afin que dans son article 48, premier paragraphe, ne dise plus « les époux », mais « l’homme et la femme ». Ils ont peur que, devant l’expression « les époux », la mariage sexuellement neutre soit possible un jour en Roumanie, même si, de fait, il ne l’est pas. Coaliția pentru Familie a ramassé plus de 3 millions de signatures, et a organisé et organise encore des manifs répétitives, avec icônes, croix, drapeaux et pancartes d’homophobie très basse.

Ces 3 millions de signatures ont été ramassées par l’Église orthodoxe-roumaine. Le fils d’un prêtre témoigne de la façon dont cela s’est fait: si son père n’avait pas envoyé des « bénévoles » dans les maisons des gens pour ramasser des signatures, ce prêtre aurait risqué de se faire éjecter de la prêtrise, et de perdre son job.

Mais qui est derrière Coaliția pentru Familie? Sur leur site web, cela était précisé dans un document, aujourd’hui enlevé, car cité par la blogosphère roumaine. Mais dans le document en question, on pouvait lire: Alliance Defending Freedom, groupe néoprotestant américaine avec un chiffre d’affaires de 61,9 millions de dollars selon Vice.com; Liberty Counsel, autre groupe néoprotestant américain avec un revenu de 5,5 millions de dollars, selon la même source.

Or, en Roumanie, Coaliția pentru Familie a réussi de mettre ensemble l’Église orthodoxe-roumaine, la papauté, et les néoprotestants. Ces Églises se sont tellement chamaillées tout au long de l’histoire. L’homophobie s’est avérées plus œcuméniste que n’importe quel vrai débat théologique. Les trois institutions religieuses peuvent aujourd’hui marcher dans des manifs ensemble, peuvent signer des papiers communs ensemble, en sous-entendant qu’ils sont tous en train de prêcher le même évangile. La sotériologie, la culte des icônes, les sacrements… tout ça n’est plus un problème. On se tolère ensemble, on se reconnait enfin comme chrétiens frères dans la foi, et l’on se s’anathématise plus réciproquement. Car maintenant on a trouvé un ennemi commun: les gais et en particulier leurs familles.

Peu importe que battre sa femme est une monnaie courante dans les familles hétéroparentales roumaines; on ne va quand même pas essayer de résoudre ça. Peu importe qu’en Roumanie 60.000 enfants vivent dans des orphelinats; on a d’autres priorités.

 

 

 

Passagers, critique de film.

Hier j’ai vu le film Passagers. Dans cet article, j’écris une petite critique. Je suis très difficile à satisfaire aux niveaux littéraire et cinématographique, mais, et malgré les critiques négatives que j’ai lues à propos de Passagers, je vous partage mes impressions très positives de ce film.

Lorsque je vois des engins d’espace dans les films, je me demande souvent d’où est venue l’idée de la maquette à celle ou celui qui l’a créée. Et, au plus souvent, c’est de la boulechite. Par contre, dans Passagers, le vaisseau de croisière et hibernation me semble bien fait. En avançant, le vaisseau Avalon tourne autour de lui-même, afin de créer de la gravitation. Les espaces habitables se trouvent dans les trois ailes autour du rotor.

Je ne savais pas que l’hibernation humaine était effectivement à l’état de projet; je croyais que ça tenait davantage de la fiction non-scientifique. Je vois que la compagnie SpaceWorks, qui travaille pour la NASA, bosse là-dessus.

Mais ce pourquoi j’apprécie ce film, c’est pour son anthropologie, qui reste très chrétienne.

Voici le fil conducteur du film, de mon point de vue. La Terre étant surpeuplée, la compagnie Homestead propose des voyages interstellaires, avec, à bord, des gens qui ont payé très cher, afin de coloniser une planète habitable. En effet, les gens lèguent à la compagnie Homstead tout ce qu’ils possèdent, dans l’espoir d’un nouveau départ dans la vie. Sauf que la planète habitable est très loin, et le voyage depuis la Terre dure 120 ans. Du coup, on met en hibernation l’équipage, ainsi que les passagers, et le vaisseau est en autonavigation par ordinateur. Parmi ces passagers se trouvent Jim, un ingénieur, ainsi qu’Aurora, une écrivaine qui pète dans la soie. Jim espère juste qu’il construirait une nouvelle maison sur la planète colonie, alors qu’Aurora espère passer quelque temps dans la colonie, puis revenir sur Terre; «ainsi j’aurai vécu 250 ans», dit-elle. La compagnie Homestead, en réalité, se fout pas mal des voyageurs et de la sécurité du convoie; de toute façon, puisque ça prend 120 ans pour faire le voyage, alors même si tout le monde périt en chemin, les responsables de Homestead seront déjà tous morts, après avoir empoché les biens des passagers. Une sorte de mentalité “après nous, le déluge”. Des erreurs de fonctionnement du vaisseau ne sont pas prévues, et les ordinateurs avec le logiciel de pilote automatique sont perçus comme infaillibles.

avalonMais voilà que tout ne se passe pas comme prévu; le vaisseau percute des astéroïdes, et cela endommage non seulement le vaisseau lui-même, mais aussi l’une des capsules d’hibernation, à savoir celle de Jim. En sortant de l’hibernation, Jim reçoit de l’ordinateur de la capsule l’info comme quoi le voyage touche à son terme, alors qu’il s’aperçoit que lui seul s’est réveillé, et qu’il n’avait été en hibernation que 30 ans, et que le vaisseau a encore 90 ans de parcours. En d’autres termes, il est condamné à passer le reste de son existence tout seul sur un vaisseau, et de mourir là avant d’arriver à destination.

Entre temps, il étudie les profils de quelques autres passagers se trouvant dans leurs capsules d’hibernation. Il lutte tout le temps avec la tentation de réveiller Aurora. Ceci reflète la nature humaine, telle que consignée dans Genèse 2: «Le Seigneur dit: “Il n’est pas bon que l’humain soit seul; créons-lui une aide semblable à lui”. Or Dieu avait aussi formé de la terre toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel […] Mais il ne se trouvait pas pour Adam d’aide semblable à lui. Alors Dieu […] forma une femme, et il la conduisit à Adam.» Mais il y a bel et bien tentation, car Jim sait que, s’il réveille Aurora, il le fera par égoïsme, et qu’Aurora sera condamnée à partager son sort à lui, et du coup de ne pas arriver à destination, mais de mourir en route, comme lui.

Or la tentation de Jim est aussi la tentation de tout un chacun d’entre nous. Au bord du suicide, il succombe à la tentation de réveiller Aurora, lui faisant croire que sa capsule à elle avait été défectueuse, comme la sienne, et ne lui dit pas la vérité. Jim met sa vie en danger à plusieurs reprises, pour réparer les différents problèmes du vaisseau, alors qu’Aurora est une je-m’en-foutiste, qui ne pense qu’à sa propre vie à elle. Jim révèle une nature humaine post-lapsarienne, mais en quête de grâce, en quête de rédemption. Aurora révèle un état d’âme démoniaque, un égocentrisme qui dépasse de très loin l’égoïsme initial de Jim. Entre autres, elle reproche à Jim de lui avoir volé la vie, mais elle est sur le point de vouloir réveiller elle-même sans scrupules d’autres personnes.

Entre temps, Gus, un membre de l’équipage se réveille aussi, à cause des erreurs techniques de sa capsule. Mais Gus est mourant. Il est très altruiste, et confie à Jim et Aurora le sauvetage du vaisseau. Gus meurt, mais sa mort réconcilie les deux autres personnages. Jim suppose qu’il doit sacrifier sa vie pour réparer le vaisseau par l’extérieur, mais n’hésite pas à le faire. Il est effectivement en mort clinique, mais Aurora le réanime, et ainsi il revit.

Le film finit avec le réveil de l’équipage, 88 ans plus tard, avant l’arrivée à destination. Sur le grand hall du vaisseau, on voit une maisonnette construite par Jim, de l’herbe, des poules, et le livre écrit par Aurora pour les informer des péripéties qui ont eu lieu pendant le voyage.

On voit dans le film des histoires d’auto-rédemption partielle (Jim, Aurora). Mais l’idée de sauver la vie de la totalité des passagers en donnant la sienne est omniprésente. Rétrospectivement, on sait que, si la capsule de Jim n’avait pas été défectueuse, il ne se serait pas réveillé, et le vaisseau aurait péri. Si Jim n’avait pas réveillé Aurora, sans elle il n’aurait pas su sauver le vaisseau. Si Gus n’avait pas fait sa brève apparition, à nouveau Jim et Aurora n’auraient pas pu sauver le vaisseau. Donc felix culpa à plusieurs reprises!

Les personnages critiquent beaucoup les agissement de la compagnie Homestead, et démontrent que la machine est impuissante toute seule, et qu’une présence humaine est nécessaire!

 

arrival_calvinistSuite à la recommandation du père Bosco Peters, nous avons décidé d’aller voir le film Premier contact. Dans cet article, je fais une petite critique de ce film.

Du point de vue cinématographique, je trouve génial que leurs extraterrestres soient des heptapodes. J’en ai marre de la littérature où les extraterrestres ressemblent physiquement très fort aux terriens, avec tête, cou, deux yeux, deux jambes, etc., et où seulement leurs têtes (ou leurs oreilles, ou leurs poils) sont un peu plus grands que les nôtres. Même un gamin a plus d’imagination que ça. Ici, par contre, avec les heptapodes, c’est enfin réussi! De même, dans un univers cinématographique tellement sexiste, où les héros sont toujours des mecs, alors que les personnages féminins jouent des rôles misérabilistes, je trouve qu’ici on a une femme héroïne dans le film.

Cependant, des points de vue littéraire et théologique, je trouve que ce film est un grand désastre, comme suit.

Premier contact suppose que les humains, écrivant de façon linéaire, ont juste une vision linéaire du temps; les heptapodes, écrivant circulairement, auraient une vision non-linéaire du temps, qui permet aux personnages d’avoir des prolepses à la place des souvenirs. De ce fait, en réalité, les personnages sont des prisonniers du hasard; non seulement ils savent ce qui va arriver, mais du coup ils ne peuvent pas modifier leurs actions futures. Les prolepses les aident à savoir ce qu’ils doivent faire et dire à l’avenir. Par exemple, les heptapodes viennent sur terre, parce qu’ils savent à l’avance qu’ils auraient besoin de l’aide des terriens 3000 ans plus tard; la héroïne sait qu’elle aura un mari qui la quittera, qu’elle aura une fille atteinte d’une maladie rare qui la fera mourir tôt, mais elle ne sait pas empêcher que cela se produise.

Tout d’abord, les anciens avaient une vision cyclique du temps. Sous inspiration divine, le peuple hébreu révolutionna ce concept, en disant: «Au commencement, Dieu créa…» Quel commencement? Ben oui, car les antiques avaient du mal à comprendre cette notion. Les Hébreux inventèrent l’histoire. Ainsi, le christianisme fait nettement la différence entre Dieu, qui est au-delà de l’espace-temps, et la création, qui s’inscrit dans l’espace-temps. La création commence par la création de l’espace-temps, comme cadre de celle-ci. Donc Premier contact nous mène quatre mille ans en arrière!

Sur le plan éthique-philosophique-théologique, le film est donc un calvinisme pur et dur. Calvin affirmait – et la moitié des États-Uniens, tout comme certains musulmans – que Dieu choisit d’avance les actes de tout un chacun, et que de ce fait, le libre-arbitre n’existe pas, mais Dieu prédestine les uns aux le bonheur éternel, et les autres à la damnation éternelle.

Le film s’appuie sur l’hypothèse de Sapir-Whorf, mais cette hypothèse est contredite pas les faits. On arrive pour la seconde fois au calvinisme, car les calvinistes utilisent le mécanisme Sapir-Whorf pour parler de l’Eucharistie: pour eux, le pain et le vin ne sont pas objectivement corps et sang du Christ, mais éventuellement subjectivement, dans la mesure où le sujet les considère nominalement comme étant corps et sang du Christ. Dans Premier contact, il y a trois erreurs flagrantes à ce niveau.

giphy1. La héroïne – présumée linguïste – et son futur mari disent que notre vision linéaire du temps serait due à notre façon linéaire d’écrire, alors que l’écriture heptapodienne est circulaire. «Imagine-toi comment il serait d’écrire en même temps avec deux mains: avec la gauche vers la droite, et avec la droite vers la gauche.» Cette idée est fausse, non seulement parce que l’histoire a été inventée avant l’écriture, mais aussi parce que, dans les faits, les langages des signes ne sont pas linéaires, mais “ronds”, comme l’écriture heptapodienne. Les sourds écrivent «en même temps avec deux mains», et pourtant, ils n’ont pas une vision heptapodienne du temps; encore moins arrivent-ils à deviner l’avenir.

2. Il y a des langues, notamment les langues asiatiques, qui n’ont pas les temps passé, présent, futur. En vietnamien, par exemple, on utilise l’indicatif “présent” pour parler à la fois dans le passé et dans le futur, mais, plutôt que de donner une vision non-temporelle du monde, ces langues se trouvent mal à l’aise, et ont besoin d’utiliser énormément les adverbes de temps, pour suppléer au déficit. De même, le fait qu’en wallon on ait neuf mots pour la pluie – parce que chez nous il pleut tout le temps, et que du coup, nous savons catégoriser les différents types de pluie – ne change en rien la réalité des choses. Si un Wallon se promène dans son pays avec son invité aricain venu du Chili, ils succomberont tous les deux la même pluie pendant leur promenade, et l’expérience de la pluie sera virtuellement identique chez tous les deux, même si le second peut parler seulement de jallu en langue aymara, ou de lluvia en castillan, alors que le premier sait dire précisément s’il draxhe ou s’il mouzene ou sept autre termes de précipitation entre les deux. L’expérience, quant à elle, est indépendante des langues.

3. La héroïne apprend aux heptapodes l’anglais, alors qu’elle parle une multitude de langues. Si j’avais été à sa place, j’aurais appris aux visiteurs une langue dont la prononciation et la grammaire sont beaucoup moins dégénérées qu’en anglais (ou qu’en français, wallon etc.). Quelqu’un qui a l’ouïe différente de la nôtre aurait eu plus facile à apprendre l’italien, le latin, le russe, ou encore l’arabe ou l’hébreu. En aucun cas l’anglais.

Autrement dit, le film, tout en se prétendant linguïste, faillit grossièrement au niveau linguïstique. Un film qui pète beaucoup plus haut que son cul, et qui transpire de tous ses côtés l’hérésie du christianisme calviniste-américain.

Église catholique dans NT.

Deux choses que peu de gens savent à propos de la catholicité de l’Église: 1. Ce que ça signifie réellement; 2. Ça se trouve dans le Nouveau Testament.

Commençons par la second point. Dans Actes 9:31: Αἱ μὲν οὖν ἐκκλησίαι καθ’ ὅλης τῆς Ἰουδαίας καὶ Γαλιλαίας καὶ Σαμαρείας εἶχον εἰρήνην οἰκοδομούμεναι καὶ πορευόμεναι τῷ φόβῳ τοῦ Κυρίου καὶ τῇ παρακλήσει τοῦ ἁγίου Πνεύματος ἐπληθύνοντο. Dans d’autres codices: μὲν οὖν ἐκκλησία καθ’ ὅλης τῆς Ἰουδαίας etc.
catholicité

Voici les traductions en français:

Port-Royal: «Cependant l’Église était en paix par toute la Judée, la Galilée et la Samarie : et elle s’établissait, marchant dans la crainte du Seigneur, et était remplie de la consolation du Saint-Esprit.»

Martin: «Ainsi donc les Églises par toute la Judée, et la Galilée, et la Samarie avaient paix, étant édifiées, et marchant dans la crainte du Seigneur; et elles étaient multipliées par la consolation du Saint Esprit»

Osterwald: «Cependant les Églises étaient en paix par toute la Judée, la Galilée» etc.

Segond: «L’Église était en paix dans toute la Judée, la Galilée» etc.

Tous les traducteurs regardent καθ’ ὅλης («selon l’entièreté») comme si c’était un déterminant des toponymies qui suivent. La traduction la plus littérale devrait donner ceci: «Les Églises (ou l’Église) selon l’entièreté, de la Judée, et de la Galilée» etc. Ce verset démontre que les premiers chrétiens parlaient déjà de leur «Église selon l’entièreté». On trouve l’expression chez les pères apostoliques, notamment chez saint Ignace d’Antioche (+107). Ceci veut dire qu’on ne peut pas traduire le Nouveau Testament en isolement par rapport aux écrits des pères apostoliques.

Donc on devrait traduire ainsi: «Les Églises catholiques de Judée, de la Galilée» etc.

gateau_suedois_vegetalienC’est ce qui nous amène au sens du mot «catholique». L’Église est locale, et chaque Église locale est l’Église catholique. La base de l’Église est l’Église locale. Une Église locale est, même en isolement, tout aussi catholique que n’importe quelle autre Église locale. C’est comme le morceau de gâteau. Un morceau contient en lui-même toute la plénitude du gâteau, même en isolement. Toutes les couches y sont, tous les éléments.

Ainsi l’Église de Judée, l’Église de Samarie etc. ont la catholicité en elles-mêmes, et non conditionnée par la soumission à un hypothétique suprême pontife.

Les Églises locales sont «selon l’entièreté», donc catholiques, parce que tous les éléments de l’Église y sont présents, comme dans le morceau de gâteau.

Jeux de mots araméens.

Il y a quelques années, les Roumains ont découvert une homélie du métropolite Anthème le Géorgien, où ce prélat citait un passage biblique, en disant qu’il était «plus facile que la corde entre par le chas d’une aiguille, qu’un riche n’entre dans le royaume de Dieu.» Le mot roumain utilisé par Anthème était funea. Après investigation, les biblistes roumains ont décidé qu’Anthème avait raison. Sauf que tout le monde est habitué à l’expression «faire passer un chameau par le chas d’une aiguille»! Heureusement, la langue roumaine a un faux-archaïsme, camil, qui signifie «ceinture», et qui semble dérivé d’un autre mot grec, κάμιλος, de sens proche, mais qui semble être dérivé directement des versets bibliques en question! En bref, afin de rendre le second sens de l’araméen ghimela, les Roumains ont trouvé un artifice, à savoir un mot phonétiquement proche de «chameau», et dérivé de celui-ci, mais dont le sens – largement inconnu – s’approche de l’idée de corde, contenue dans l’original oral en araméen.

Comment faire un tel artifice en français? Même si l’on arrivait à mieux rendre le sens de l’original oral araméen, on ne peut tout simplement pas rendre ces passages en français «la corde par le chas d’une aiguille.» Si l’on devait appliquer la méthode des Roumains, il nous faudrait en français un terme phonétiquement proche de «chameau», mais qui rendrait l’idée de corde. Les seuls mots qui me semblent correspondre plus ou moins à cette exigence sont: «camelot» et «chamoisine».

Un autre exemple est celui du jeu de mots que Jésus a dû avoir en araméen avec le passage concernant Abraham et les enfants d’Abraham. Ce passage est largement discuté ici. En gros, “esclave” et “faire” se disent ´abad, puis “père” se dit abba, et cela sonne comme Abraham. La Bible anglaise du roi Jacques essaie de conserver le jeu de mots, avec bondage et abide. Comment rendre alors en français ce jeu de mots? Avec «Notre abave, c’est Abraham […] Vous faites les œuvres de votre abave. Vous êtes les enfants du diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre abave.» De même, «abid» pour “esclave”, et «être habile» pour “faire”. C’est tiré par les cheveux, me diriez-vous. Je vous l’accorde.

Une autre chose intéressante, c’est le passage Luc 21:34 dans le manuscrit syrcur, qui se reflète plus ou moins bien dans la traduction de Port-Royal: «Prenez donc garde à vous, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent par l’excès des viandes et du vin, et par les inquiétudes de cette vie, et que ce jour ne vienne tout d’un coup vous surprendre.»

Oreilles VS corps.

Souvent, dans les bibles modernes en langues vernaculaires, lorsque le Nouveau Testament cite l’Ancien, les citations sont inexactes. Cela est dû au fait que, la plupart du temps, ceux qui ont écrit le Nouveau Testament – c’est-à-dire l’Église primitive – utilisaient l’Ancien Testament dans sa version grecque des Septante (LXX), alors que les bibles modernes ont l’Ancien Testament traduit sur le texte massorétique.

L’une des erreurs que la Bible inclusive aura soin de corriger, ce sont ces citations. Lorsque l’assemblée entendra à l’office une première lecture (de l’AT), puis une seconde lecture citant la première, ce sera le même texte, étant donné qu’en grec (LXX et NT), il s’agit d’une seul et même texte.

Cependant, il y a quelques cas très curieux. Par exemple, l’histoire du psaume 39 (40) cité par l’épître aux Hébreux. La voici. Pour le peuple hébreu, lorsqu’un esclave était libéré, et que celui-ci ne voulait pas quitter son maître, le maître lui perçait l(es) oreille(s) : de ce fait, l’ex-esclave faisait partie de la famille de son ex-maître (Exode 21, Deutéronome 15).

De là, dans le psaume 39 (40), le psalmiste dit à Dieu : « ὠτία δὲ κατηρτίσω μοι » (« mais tu m’as fait des oreilles », leçon donnée en français également par la traduction de Pierre Giguet). C’est la leçon de la LXX que nous trouvons chez les pères de l’Église et dans le texte reçu, et elle correspond même avec le texte massorétique (« mais tu m’as percé les oreilles »). L’auteur de l’épître aux Hébreux, dans le chapitre 10, dit : « σῶμα δὲ κατηρτίσω μοι » (« mais tu m’as fait un corps »). La discordance entre “percer” et “faire” résulte d’une paronymie du texte hébreu (kanita/karita). Ici, l’opposition n’est pas entre le texte massorétique et la LXX, mais entre la LXX et l’auteur de l’épître aux Hébreux, qui a fait une traduction erronée sur le texte hébreu qu’il avait à sa disposition.

Que faire ? Récemment, certains ont essayé de corriger Hébreux sur le texte du psaume. Sauf que, dans ce cas, ils ont détruit l’argumentation de l’auteur de l’épître aux Hébreux (dont le but était de parler de l’incarnation dans ce passage). À l’autre extrême, comme je disais tantôt, la plupart des bibles modernes se contentent de la dissonance. Ainsi :

– Grande Bible anglaise : « mine ears hast thou opened » VS « a body hast thou ordained me »
– Bible du Roi Jacques : « mine ears hast thou opened » VS « a body hast thou prepared me »
– Bible Martin : « tu m’as percé les oreilles » VS « tu m’as approprié un corps »
– Bible Osterwald : « tu m’as percé les oreilles » VS « tu m’as formé un corps »
– Bible de Port-Royal : « vous m’avez donné des oreilles parfaites » VS « vous m’avez formé un corps »

Comment faire alors dans la Bible inclusive ?

Plutôt que de détruire l’argumentation de l’auteur de l’épître aux Hébreux, et plutôt que de donner deux leçons différentes en déshonorant l’auteur de l’épître aux Hébreux, je pense qu’il faudrait trouver une façon francophone de réconcilier les deux positions. Tout compte fait, l’auteur de l’épître aux Hébreux a dû faire face à une confusion. L’ambiguïté me semble la meilleure option.
Mais que mettre alors dans les deux passages ? Plusieurs idées me viennent en tête, mais aucune ne me semble tout à fait satisfaisante :

– « tu m’as creusé les membres »
– « tu m’as creusé la chair »
– « tu m’as creusé la conque » etc.